Les Carnets de Route


Présentation


Couverture Carnets de route 2
Ces pages ont été écrites par un jeune officier français entre 1939 et 1946. Elles n’étaient au départ que de simples notes personnelles sans prétention, ayant pour but de faire le point de temps en temps, de rectifier les défauts entrevus, de conserver en mémoire les résolutions prises.
Les Carnets de Route n’étaient donc aucunement destinés à être lus par un autre, encore moins livrés au public.
Cependant, après la mort héroïque d’Alain en février 1946, ils furent diffusés dans le cadre strictement familial ; ils firent beaucoup de bien à la jeune génération qui n’avait pas connu la guerre, mais devait quand même affronter le combat spirituel dont personne n’est exempt ici-bas.
Beaucoup furent subjugués. Non point par la fine littérature, ni par la narration du conflit mondial vu par un témoin oculaire, mais par la rare authenticité d’une âme chrétienne se dirigeant d’un pas de plus en plus assuré vers sa perfection.
En parcourant ces lignes à la fois simples et élevées, les lecteurs découvrirent une loyauté, une pureté, un sens de l’honneur chrétien si profonds qu’un grand nombre furent marqués à vie. On ne revient pas identique d’une telle fréquentation !
Il était opportun de ne pas laisser cette lumière plus longtemps sous le boisseau, et de répondre au vœu de l’abbé V.A. Berto : « Ne pas tenir plus longtemps caché ce trésor précieux… En faire le trésor commun de cent mille jeunes Français. »
En méditant ces Carnets, le lecteur sera séduit par la simplicité de la Route qui mène vers Dieu, et par la franchise de celui qui la parcourait.
C’est en effet moins le conflit extérieur qui est ici raconté, que l’authentique guerre intérieure et spirituelle menée au jour le jour contre des défauts personnels relevés sans artifice, traqués sans complaisance, combattus sans faiblesse.
Le secret d’une telle ascension ? Un grand amour de Dieu, de l’Église, de la France, et de la famille ; la pratique des vertus chrétiennes, avec le secours des sacrements et l’appui du scoutisme.
Après une courte vie de 24 ans, Alain de Penfentenyo répondit avec simplicité au Seigneur qui l’appelait :
« Je n’ai pas peur, je suis prêt ! »
Un tel livre ne se lit pas : il se médite.
Que cet exemple admirable encourage nos jeunes à emprunter dans leur propre vie la Route ainsi tracée, celle de la Foi catholique et de l’Honneur français.

Lettre de M. l’abbé Berto

Fondateur de Notre-Dame de Joie de Pontcallec
+ Ave Maria Notre Dame de Joie, le 30 mai 1959
Amiral,
Je vis des heures célestes. Je vis avec celui qu’un de ses chefs a si justement appelé un archange, avec votre fils, l’enseigne de vaisseau Alain de Penfentenyo.
Alain

Je ne sais combien il me faudra de temps pour retomber sur la terre ; pour le moment je n’y suis plus ; l’archange m’a emporté, je ne peux pas, je ne veux pas le quitter.
Oh ! Qu’il fait bon le voir si beau, le voir si haut !
J’ai ouvert les Carnets de Route à mon bureau, il doit y avoir trois ou quatre heures, les enfants venaient de se coucher ; je les ai finis à genoux, les yeux en larmes, le cœur brisé de deuil, l’âme bouleversée d’admiration devant la splendeur de ce jeune héros, de ce jeune saint. Si je me sens capable de vous écrire, c’est que je puis le faire sans détourner de lui mon regard. Quelle nuit divine, où je ne vois que le sillon de flamme de son ascension éternelle !
Ô mon Dieu, qu’il soit mort, cet enfant si pur, quelle insoutenable pensée ! Que ce haut cierge de cire vierge se soit si tôt consumé ! Quelle douleur a été la vôtre, Amiral, quelle douleur a été celle de Madame de Penfentenyo !
Je m’en meurtris, je m’en déchire. Mais aussi quels flots de douceur, quand ses carnets vous l’ont montré tel à son dernier jour que vous l’aviez formé enfant, tel que vous l’aviez présenté, tel que vous l’aviez offert d’avance au Seigneur qui s’est offert pour nous.
Et quelle grâce pour lui, enlevé dans le plein élan de sa radieuse jeunesse, et rencontrant pour combler son avide désir de perfection la Perfection souveraine de Dieu !
Quelle grâce pour vous qui l’avez chéri, que vous puissiez garder dans vos cœurs, pour dernière image de lui, l’image d’un enseigne de vingt-cinq ans qui n’a jamais failli à l’honneur de son baptême, à l’honneur de son nom, à l’honneur de ses armes, et que Dieu n’a permis à la mort de saisir qu’au moment où il avait l’honneur de servir au feu.
« Je n’ai pas peur du tout » disait-il au prêtre qui venait d’entendre sa suprême confession. Peur ! Un Penfentenyo ! Un ange viendrait le dire que personne ne le croirait ; on saurait tout de suite que c’est un mauvais ange. Et de quoi aurait-il eu peur ? Peur de mourir ? Les âmes de cette trempe ne tiennent à la vie que pour ceux qu’ils aiment. Peur de Dieu ? Comme si le cristal pouvait avoir peur de la lumière pour laquelle il se sent fait !
Pourquoi même a-t-il pensé à dire qu’il n’avait « pas peur du tout » ? C’était chose qui allait de soi. Il n’était pas né Penfentenyo pour avoir peur. Il n’était pas devenu, à force de fidélité à la grâce, un flamboyant archange, pour avoir peur. Et il était comme surpris de n’avoir pas peur !
Ce qui allait de soi pour les autres n’allait pas de soi pour lui, tant il s’ignorait dans son exquise, dans sa ravissante humilité. Il ne se savait pas un héros, il ne se savait pas un saint de Dieu ! Ses carnets ne sont faits que des reproches qu’il s’adresse, de ses impitoyables sévérités pour lui-même, de ses sévérités injustes car il est absolument impossible d’en croire un seul mot, et il est aussi absolument impossible de douter qu’il ait cru, lui, les mériter.
C’est encore un trait angélique : il est écrit que l’infinie pureté de Dieu trouve des taches jusque dans ses anges : « et in angelis suis maculas reperit ». Ainsi s’en découvrait cet archange qui ne se regardait que du regard de Dieu. Ses ailes, pour nous éblouissantes, ne lui paraissaient pas assez blanches, et au moment de les ouvrir pour l’envol éternel, il s’étonnait de ne pas avoir peur.
Amiral, j’ai lu beaucoup de beaux livres, où j’ai trouvé beaucoup de grandes paroles. Je n’ai rien lu de plus beau, je n’ai rien trouvé de plus grand que les notes brèves, dépouillées, nues, de votre fils Alain. C’est ainsi qu’on écrit quand on se tient en la présence du Dieu vivant qui attire les âmes, et dont la grâce soulève toutes les pages des Carnets de Route. Ce ne sont pas des plages planes, ce sont des pages montantes, ascendantes, transportantes, et quand on arrive au sommet qui les couronne en les illuminant de sa souveraine beauté, au simple récit de la fin sublime, à ce « je n’ai pas peur du tout », parole si superflue en apparence dans la bouche d’un Penfentenyo, et pourtant si révélatrice d’une sainteté inconnue d’elle-même, si nécessaire pour apposer le sceau visible de Dieu sur l’enfant prédestiné, quand enfin l’on voit l’archange aspiré par le Ciel, on ne veut pas redescendre, on ne veut plus que rester là prosterné, dans un recueillement que rien ne vienne profaner, dans une admiration interminable.
Je m’engage par vœu présentement, Amiral, à faire lire à tous mes « grands » les Carnets de Route. Aujourd’hui, 31 mai, car je vous ai écrit à longueur de nuit et un nouveau jour commence, en la fête de Marie reine du Monde, je fais le vœu devant Dieu et la Sainte Vierge, à l’âme bienheureuse d’Alain de Penfentenyo, afin qu’il me rende capable d’élever mes fils comme vous avez élevé les vôtres, afin qu’il leur communique quelque chose de sa foi, de sa flamme, de son insatiable exigence de pureté et de grandeur. Qu’il daigne m’entendre et m’exaucer ! Ainsi soit-il.
J’ai une prière à vous faire, Amiral, c’est de ne pas tenir plus longtemps caché ce trésor précieux. Consentez, que Madame de Penfentenyo consente, à en faire le trésor commun de cent mille jeunes Français. Certes, je comprends par quelle délicatesse vous avez préféré jusqu’ici garder dans l’intimité familiale ces pages pour vous sacrées. Mais n’est-il pas vrai aussi que la vie et la mort d’Alain de Penfentenyo font à l’Église et à la France un honneur éclatant dont il ne faut plus les priver ? N’est-il pas vrai que cette vie et cette mort sont un témoignage et un exemple dont toute une jeunesse peut s’inspirer pour vivre au-dessus d’elle-même, pour se détourner de toute médiocrité et de toute laideur, pour s’élever au sacrifice, pour atteindre enfin à l’absolu de Dieu ? Aucun jeune chrétien qui aura lu les Carnets de Route ne demeurera ce qu’il était avant. Fût-il le dernier des lâches, il aura du moins honte de lui devant ce vivant modèle d’héroïsme, et cette honte salutaire sera pour lui le commencement du courage. S’il a du cœur, il sentira la visite de l’archange, et les plus nobles désirs l’embraseront. Que la piété paternelle et la piété maternelle cèdent ici leur droit à veiller seules ; qu’elles le cèdent à la gloire de l’Église, à la gloire de la France ; qu’elles le cèdent à l’innombrable jeunesse qui doit apprendre d’Alain à n’avoir « pas peur du tout », ni des balles qui la tueront, ni du Dieu qui la jugera.
Je n’aurai pas dormi cette nuit ; mais comment dormir ? Comment consentir à abréger cette veillée non pas auprès d’un mort, mais d’un vivant désormais immortel ? Comment contenir les mouvements de mon cœur ? Comment me séparer de l’archange ?
Dans deux heures, je célébrerai la messe. Ce sera une messe d’action de grâces. Dieu soit loué éternellement d’avoir donné à ses parents, à la France, à l’Église, un Alain de Penfentenyo.
Votre passage chez nous, Amiral, aura donc été non seulement un honneur dont j’ai à vous remercier au nom de toute la maison, mais aussi, je n’hésite pas à le dire, une grâce inépuisable de Dieu. Lui seul sait ce que mes enfants trouveront de pure lumière, de saint courage, d’humble fierté chrétienne dans les Carnets de Route. Ce que je sais déjà, c’est que pas un ne les lira sans ressentir l’honneur d’avoir reçu le même baptême que votre fils, d’appartenir à la même foi que lui.
De cela encore, Dieu soit éternellement béni.
Veuillez, Amiral, agréer et faire agréer à Madame de Penfentenyo, l’hommage de mon respect plus que jamais reconnaissant.
L’abbé Berto